Honorine, la bonne, a oublié de fermer la porte du poulailler. Comme il fait déjà nuit, aucun des enfants de la famille n'a envie de le faire. Mais Mme Lepic force Poil de Carotte à y aller.
Poil de Carotte, va fermer les poules !
Elle donne ce petit nom d'amour à son dernier-né, parce qu'il a les cheveux roux et la peau tachée. Poil de Carotte, qui joue à rien sous la table, se dresse et dit avec timidité :
Mais, maman, j'ai peur aussi, moi.
Comment ? répond madame Lepic, un grand gars comme toi ! c'est pour rire. Dépêchez-vous, s'il te plaît !
On le connaît ; il est hardi comme un bouc, dit sa soeur Ernestine.
Il ne craint rien ni personne, dit Félix, son grand frère.
Poil de Carotte, les fesses collées, les talons plantés, se met à trembler dans les ténèbres. Elles sont si épaisses qu'il se croit aveugle. Parfois une rafale l'enveloppe, comme un drap glacé, pour l'emporter. Des renards, des loups même, ne lui soufflent-ils pas dans ses doigts, sur sa joue ? Le mieux est de se précipiter, au juger, vers les poules, la tête en avant, afin de trouer l'ombre. Tâtonnant, il saisit le crochet de la porte. Au bruit de ses pas, les poules effarées s'agitent en gloussant sur leur perchoir. Poil de Carotte leur crie : Taisez-vous donc, c'est moi !, ferme la porte et se sauve, les jambes, les bras comme ailés.
Quand il rentre, haletant, fier de lui, dans la chaleur et la lumière, il lui semble qu'il échange des loques pesantes de boue et de pluie contre un vêtement neuf et léger. Il sourit, se tient droit, dans son orgueil, attend les félicitations, et, maintenant hors de danger, cherche sur le visage de ses parents la trace des inquiétudes qu'ils ont eues.
Mais grand frère Félix et soeur Ernestine continuent tranquillement leur lecture, et madame Lepic lui dit, de sa voix naturelle :
Poil de Carotte, tu iras les fermer tous les soirs.
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